Triptyque de Dantzig

La Porte du Paradis
223,5 x 72,4
Le Jugement dernier ; Hans Memling 1466-1473
Oeuvre entière et autographiée
Huile sur panneau ; 220,9 x 160,7
Gdlansk, Musée Pomorskie
 

L'Enfer
223,4 x 72,5
Détail du Jugement dernier

 
Le Jugement dernier ; Rogier van der Weyden
 1443-1451
Huile sur panneau, 225 x 546
Beaune, musée de l'hôtel-Dieu

Sujet exploité


 


Iconographie religieuse. Le jugement dernier se définit comme étant l’acte de la fin des temps par lequel le Christ rend manifeste le sort de chacun des vivants et des morts (livre de Mathieu, chapitre 25, versets 31 à 46). Plusieurs éléments indiquent cette iconographie: la présence du Christ, des apôtres, de la Vierge Marie, de l'archange saint Michel et de saint Pierre. Les anges portant les instruments de la Passion (croix, clous, couronne d'épines, éponge gorgée de vinaigre à l'extrémité d'un roseau, lance, fouets, colonne) et avertissant l'univers que l'heure du Jugement est venue. On retrouve aussi, dans les deux tableaux, au-dessus de la tête du Christ, une épée rougie par le feu signifiant: "Allez loin de moi, maudits, au feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges" alors que le lys du côté du paradis veut plutôt dire: "Venez les bénis de mon Père, héritez du royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde." Ces inscriptions sont d'ailleurs visibles sur l'oeuvre de Rogier, près des objets en question.
 


Description générale de l'oeuvre de Memling


 


Ce triptyque ouvert représente au centre Le Jugement dernier, à gauche La Porte du Paradis et à droite, L’Enfer. Lorsqu’il est fermé, on peut remarquer sur le panneau de gauche le Donateur Angelo Tani avec la statue de la Madone alors qu’à droite, est représentée la Donatrice Caterina Tanagli avec la statue de saint Michel tuant Lucifer.
Si on s’attarde au panneau central, on remarque au centre, en haut, le Christ assis sur un arc-en-ciel, entouré de la Vierge, de saint Jean-Baptiste et des douze apôtres. Au-dessus de lui, flotte, à sa gauche, la fleur de lys tandis qu’à sa gauche se trouve une épée rougie par le feu. Tout en haut, quatre anges portent les instruments de la Passion. Sur la terre, en bas, l’archange Michel, vêtu d'une armure faite du même cuivre que celui du globe terrestre, pèse les âmes qui se dirigeront ensuite, selon le jugement, vers le volet de droite ou de gauche. Le personnage agenouillé sur le plateau de gauche de la balance porte la figure de Tommaso Portinari. Il est notable que les figures des damnés (à gauche de saint Michel) ,comme celles des bienheureux (à sa droite), sont à peine plus petites que les figures des apôtres. Par contre, tous ces éléments sont décidément de taille inférieure à l’imposant archange Michel. Des gestes de supplication ou d'étonnement sont posés par ceux qui s'éveillent juste de la mort, en attente de leur jugement.
La présence de petits démons armés d’outils de torture ainsi que l’inexistence d’herbe du côté des condamnés est observable sur le tableau. L’expression détaillée de la multitude des personnages peints sur l’œuvre est à signaler ainsi que le fait que certains d’entre eux font l’action d’émerger de sous terre.
Les couleurs sont plutôt sombres ; le ciel, au-dessous de la sphère où le Christ appuie ses pieds est teinté d’un bleu profond s’éclaircissant vers la ligne d’horizon d’un paysage qui s’enfonce dans le lointain. Des nuages dont les tons passent du gris au brun obscurcissent à leur tour l’environnement. La scène de la punition des damnés ainsi que celle de la récompense des élus commencent sur le panneau central puis se prolongent sur les panneaux latéraux.
D’un côté, la procession monte vers l’architecture de la porte du Paradis ; de l’autre, les corps se précipitent dans le trou de L’Enfer tandis qu’en haut, un seul ange souffle dans la trompette du jugement.
Pour ce qui est du volet de droite, on peut y reconnaître saint Pierre tenant une clé et accueillant les élus. La porte de la Cité de Dieu est conçue dans le style gothique. Des chérubins l'entoure, assistant à l'éternelle félicité, recevant les bienheureux. Au-dessus de la porte, dans une mandorle, la statue du Christ couronné assis sur le trône est détectable. À ses pieds, se trouve l’Agneau mystique et, de chaque côté, les symboles des Évangélistes. Sur le gâble : la création d’Ève. Sur les piédroits du portail : des statuettes des Vieillards de l’apocalypse surmontés par des dais gothiques. Le grand escalier, la végétation dans le bas de l’image et l’abondance de détails est aussi à considérer.
Quant au volet portant sur L’Enfer, on peut y apercevoir une scène de punition où les damnés sont enchevêtrés après une marche forcé vers le précipice infernal. Des teintes foncés, des visages grimaçants, un feu, de la fumée, une résistance, une cruauté…
Alors que d'un côté, les corps s'ordonnent, de l'autre, ils demeurent tordus, destinés à une éternelle torture.
 


 Contexte de l'œuvre


 


Ce grand triptyque a une histoire curieuse. Destiné à une église de Florence, il avait été embarqué à Bruges sur un bateau appartenant à Tommaso Portinari (agent des Médicis dans cette ville). Mais le bateau fut capturé par Paul Benecke au large de Gravelines, le 27 avril 1473. Ce corsaire de Dantzig en fit don à la cathédrale de sa ville, où il fut placé  sur l’autel de la Confrérie de Saint-Georges. Pierre la Grand, tsar de Russie, essaya en vain de l’acquérir mais l’œuvre très appréciée fut confisquée par l’armée française en 1807. Exposée par la suite au Musée Napoléon à Paris, elle fut l’objet d’une vive admiration. Elle fut restituée à Dantzig en 1816. Beaucoup plus tard, en 1956, les travaux de reconstruction de la cathédrale (bombardée pendant la guerre) n’étant pas encore terminés, le triptyque fut transféré au Muzeum Pomorskie où on le retrouve encore aujourd'hui. Plusieurs auteurs tentèrent de découvrir l’identité du peintre mais sans succès. Le premier qui avança le nom de Memling fut H.G. Hotho (Geschichte der deutschen und nierderländischen Malerei, II, Berlin 1843, p.128-129). Depuis, l’attribution à Memling a été retenue par tous les historiens sérieux. On identifia les donateurs grâce aux armoiries. Le triptyque de Dantzig fut exécuté entre 1466 (date à laquelle Tani épousa, Florence, Caterina Tanagli) et 1473, alors que Memling habite Bruges.
 


Les dessous de l'oeuvre


 


Grâce à une analyse aux rayons infrarouges auquel le triptyque a déjà été soumis, divers repentir ont pu  être révélés. Par exemple, dans la scène centrale , l’archange Michel regardait devant lui dans un premier temps. Par la suite, Memling l’aurait peint les yeux baissés, de façon qu’il puisse suivre les mouvements de la grande balance pèse-âmes.
 


  La comparaison


 


Il serait difficile d’analyser le Jugement dernier de Memling sans parler de celui de son maître : Rogier Van der Weyden. En effet, quoique l’ensemble de l’œuvre de Memling révèle la maturité de l’auteur ainsi que l’indépendance par rapport à son maître, la ressemblance entre les deux œuvres est frappante. On dit qu’en créant cette peinture, Memling a, pour la première et la dernière fois, surpassé son maître.
 
Hans Memling
Rogier van der Weyden
  • Plus de personnages
  • Plus solennel
  • Plus dramatique
  • Couleurs plus sombres
  • Certains détails plus grands (balance, âmes)
  • Mouvement vertical des âmes
  • Plus tragique
  • Plus détaillé, animé
  • Plus violent
  • Plus symétrique
  • Balance inclinée vers la gauche (Paradis)
  • Taille des âmes réduites
  • Moins articulé
  • Moins dramatique
  • Couleurs plus claires
  • Mouvement horizontal des âmes
  • Plus passif
  • Plus pudique
  • Balance inclinée vers la droite (Enfer)
  • Moins condensé

La composition de Memling est parfaitement réussie ; basée sur le cercle en arc-en-ciel qui permet de déployer beaucoup de personnages et de multiplier les motifs tout en liant harmonieusement et en assurant la continuité du récit. L'oeuvre de Memling est, en effet, mieux structurée que celle de Rogier, basée sur une structure totalement circulaire, où l'axe de symétrie est représenté par Dieu perché sur une sphère qui représente le monde. Cet axe est renforcé par la cuirasse de l'archange qui possède la même tonalité que la sphère de puissance légèrement cuivrée.

Les deux épisodes de part et d’autre du panneau central sont particulièrement bien interprétés. Le destin de l'homme y est représenté. Tout d’abord, il est à noter que la figure du Christ dans le jugement de Dantzig est un hommage à Rogier que Memling admire et vénère : l’artiste l’a reprise à la lettre de celle du Polyptyque de Beaune de Van der Weyden. Les figures de la Vierge et de saint Jean renvoient aussi en partie à cette oeuvre. Remarquons cependant que le Christ de Memling est entouré ,en plus, des douze apôtres ainsi que de Marie et Jean-Baptiste, sans doute pour lui donner plus de solennité et de puissance dans l’espace. Il représente l’archange Michel de façon plus dramatique que Van der Weyden avec les reflets dorés de sa cuirasse (mis en valeur par le blanc de l’intérieur des ailes). Les âmes sont de plus grande taille et la balance est plus volumineuse dans le Jugement de Memling. Il est d'ailleurs important de noter la divergence de l'inclinaison des deux balances. Celle de Memling tend du côté du Paradis alors que celle de Rogier pèse du côté de l'Enfer. On affirme à ce sujet que le peintre aurait tout d'abord choisi d'incliner la balance vers le Jérusalem céleste puis se serait repenti, l'accès au Paradis étant moins accessible; on n'y arrive pas en masse.

Enfin, si le ciel de Rogier est clair sous l’or des nuages qui servent de fond aux figures des bienheureux, Memling utilise, quant à lui, un bleu plus sombre. L'inspiration de Van der Weyden du Moyen Âge byzantin transparaît, ici, par l'utilisation d'un fond d'or.

On remarque aussi que les damnés de Memling s’entremêlent et s’agitent , précipités dans les flammes de l’Enfer, en donnant l’impression de tomber sur nous grâce à l’illusion créée par la perspective. Le mouvement des âmes est vertical , apposant la montée vers la porte du Paradis à la chute tragique dans les flammes de l’Enfer. Sur ce point encore, les deux chefs-d’œuvre sont différents. Le Jugement de Rogier expose des âmes de taille plutôt réduites qui se dirigent en sens horizontal vers chacun des volets, sous les théories des saints et des apôtres. Le format des panneaux latéraux, complètement différents explique en partie cette divergence. En effet, Van der Weyden devait tenir compte de la forme bizarre de son polyptyque, qui le contraignait à une certaine dispersion. C’est sûrement ce qui explique la marche à quatre pattes des damnés, comme écrasés par le poids de leurs péchés. Le format du polyptyque laissant moins d’espace, la scène  de l’Enfer est moins articulée et moins dramatique que celle de Memling traitée sur la hauteur du volet. Dans les deux cas, la peinture flamande se perçoit à travers cette pudeur et cette exactitude des nus qui sont personnifiés de joie ou de désespoir.

La mise en scène foisonnante de Memling provoque une sorte de condensation et un effet de foule qui rend bien compte de la multitude des âmes au jour du Jugement dernier en plus de créer un sentiment d'affolement. Cependant, dans la réalité, les choses comme les êtres sont strictement ordonnés dans l'axe central de la toile. Cette multitudes d'âmes amplifient l'aspect dramatique et violent du tableau. Les deux peintres cherchent à traduire la vie intérieure de chaque personnage pour faire entrer le spectateur, par l'émotion. Or, Van der Weyden préfère à la force poignante du drame, le dépouillement austère et pathétique de ses compositions. Il maintient, sous son raffinement des couleurs, cette "tension expressive" (Philippot) en contrôlant les excès de sa vision pathétique.

Finalement, le réalisme frappant de Memling amène cette impression tragique et ce sentiment d'animation à l'intérieur de l'oeuvre alors que se dégage du Jugement de Rogier plus de passivité, l'oeuvre étant empreinte d'un plus grand mysticisme.